BENIN AVIRON : LE PARI FOU DE PRIVEL HINKATI

Sous les couleurs du Bénin, Privel Hinkati espère décrocher son sésame pour Tokyo lors des qualifications africaines.

Portrait d’un rameur pas comme les autres

Canal de Caen, samedi dernier, 9 heures du matin. Le ballet de rameurs est incessant, pagaies à la main et embarcations XXL au-dessus des têtes, messages de prévention en prime pour ne pas se faire cogner. « Vous avez bien choisi votre moment », entend-on dans un sourire. C’est l’heure de pointe à la SN Caen. Au milieu de ce mouvement permanent, Privel Hinkati s’attache à rester immobile.

Depuis quelques années, le jeune trentenaire a pris l’habitude de poser pour la photo. Comme toujours, lui était seul au moment de se mettre à l’eau quelques heures plus tôt. « Je me réveille à 5 h 07, je suis sur l’eau à 5 h 55, de septembre à septembre. Levez-vous à 5 heures, puis levez-vous le lendemain à 5 h 07, et vous sentirez la différence. J’optimise le temps pour dormir un maximum », récite-t-il mécaniquement.

Il a créé la Fédération du Bénin pour espérer aller aux JO

Samedi, il saura si tout ce dur labeur lui permet de passer de l’obscurité du petit matin à la lumière des Jeux olympiques. Rêve de gosse, rêve de toujours. « Je suis un fan des JO. J’ai monté deux projets quand j’étais plus jeune avec la ville d’Hérouville pour aller voir les Jeux d’Athènes, puis de Pékin. » Faute de moyens suffisants, il avait laissé sa place pour la Grèce, avant de s’envoler vers la Chine en 2008 puis Londres en 2012. « Après ça, je me suis dit qu’il fallait que je sois un jour de l’autre côté. »

Privel Hinkati porte en lui une histoire hors normes. Créée de toutes pièces, en élargissant sans cesse le champ de ses possibles. Né de parents béninois arrivés en Normandie un peu plus tôt, il a toujours vu sa double nationalité comme une chance. « Si on me demandait de choisir, je ne pourrais pas. Ça fait partie de moi. »

Passé « de simple rameur à auto-entrepreneur »

L’idée s’est un peu plus ancrée depuis qu’elle lui a ouvert une voie vers son Graal. Il n’existait aucune trace de l’aviron au Bénin avant que Privel Hinkati ne se penche sur la question en 2014. « Je me suis rapproché de la Fédération internationale pour en monter une au Bénin, y développer ce sport, et me permettre de courir sous les couleurs de ce pays. »

Voilà quatre ans, il avait déjà tenté de s’adjuger l’un des quatre sésames africains vers Rio, mais avait terminé 7e dans des conditions dantesques. Tunis et son contexte particulier se présenteront de nouveau en fin de semaine face à Privel Hinkati, mieux armé pour décrocher l’accomplissement de sa vie de sportif. « Ce serait juste qu’il y aille, dit son coach caennais Ikhlef Morvan. Depuis cinq ans, il est passé de simple rameur de club à auto-entrepreneur. Il a organisé toute sa vie en fonction de cet objectif. Pour saisir ce genre d’opportunité, il faut avoir un profond amour de ce sport, et ce petit rêve fou en soi. »

Voyage seul en minibus vers l’Autriche, bateau sur le toit

Rien n’arrête en effet Privel Hinkati, chef de projet informatique à la mairie de Caen à la ville, rameur infatigable le reste du temps. « Gamin de banlieue » originaire d’Hérouville, élevé au taekwondo et très doué pour la chose, avant un coup de foudre pour l’aviron à 14 ans, le temps d’une semaine d’initiation en centre aéré. « Le chef de base m’avait dit : « je te parie qu’à la fin de l’année, tu es en finale des championnats de France ». Ce fut le cas. »

Le matin, le midi ou le soir, il y a désormais treize entraînements par semaine à son programme. C’est le monde de la débrouille, « une démarche très solitaire » dans un sport que le garçon a d’abord aimé « parce qu’on a besoin de l’autre ». Le skiff en version une place, c’était la seule option possible pour croire en un destin olympique, lui qui se rêve en ambassadeur de son pays à Tokyo.

Ce bateau, le Franco-Béninois le détestait. Il a appris à l’aimer. Les obstacles étaient partout, sur l’eau et à terre. Il n’en a vu nulle part, ou s’est habitué à les contourner. En août dernier, Privel Hinkati a loué un minibus pas si petit que ça, a logé son bateau de 8 mètres sur le toit. Direction l’Autriche en solo pour participer aux Mondiaux. « J’aurais pu faire le trajet d’une traite en 13 heures, en buvant du café et de la Redbull, mais je n’aurais pas pu me présenter sur une course derrière. Je l’ai fait en trois jours, en faisant deux arrêts en Allemagne. »

Exemple courant d’un quotidien un peu fou, permis par une volonté de fer et « une compagne très compréhensive ». « Elle me dit toujours : « je ne sais pas comment tu fais ». À mes yeux, je n’ai pas d’autre option car mon seul but, c’est celui-ci. »

« J’ai visité 5 clubs au Bénin, je suis content de voir ça »

C’est aussi seul que Privel Hinkati a dû apprendre à « se vendre », lui et son aventure pas comme les autres. Il a aujourd’hui huit sponsors, parvient à monter un budget de 40 000 € chaque année pour ramer un peu partout, acheter et faire transporter son matériel, financer la cellule qu’il s’est concoctée (kinés, entraîneurs) et ses stages aux États-Unis.

Là où il avait travaillé un temps à l’ambassade de France après son école d’ingénieurs. Là aussi où il avait noué des liens dans l’un des plus grands clubs d’aviron du pays.

Avant de connaître l’issue, on lui demande s’il est fier du chemin parcouru. « Je suis allé au Bénin au mois de mai. J’ai visité cinq clubs, j’ai rencontré plus d’une cinquantaine de rameurs, j’ai pu donner des conseils. Je suis content de voir ça. J’ai fait une partie du chemin, j’espère faire la plus grosse dans quelques jours. »

Par Gaëtan BRIARD.

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